Trent Faelth

Trent se laissa tomber sur le dos, à bout de souffle, pendant que Tristan plongeait sa tête dans un seau d’eau froide. Elle était folle. Complètement folle.

-C’est tout pour aujourd’hui, annonça Lana. Vos progrès sont d’un risible, à se demander comment vous avez atteint la puberté.

-Oui Lana, désolé Lana, répondirent en chœur les deux amis, par peur d’énerver la princesse.

-Reposez-vous, demain je double le rythme.

Et elle quitta la salle d’entraînement en claquant la porte.

-Elle va nous tuer, marmonna piteusement Tristan, les bras autour de son seau.

Le regard rivé sur les voûtes du plafond, Trent acquiesça. Depuis le festival de Cyria, Lana était toujours sur leur dos, clamant qu’ils devaient apprendre à se défendre et à devenir responsable. Mais la discipline et l’escrime n’étaient absolument pas leur fort. Même si Trent avait maintenant un niveau largement au dessus de la moyenne, ce n’était pas assez pour sa grande sœur.

-Qu’est ce que tu veux qu’on y fasse ? La dernière fois qu’on a « oublié » de venir à ses cours, elle a envoyé ses paladins nous chercher. Et crois-moi, je ne suis pas prêt de réitérer l’expérience.

Tristan poussa un soupir et se laissa lui aussi tomber sur le dos. Les courbatures les clouaient tous les deux au sol.

Couinant à chaque pas, Tristan et Trent traversaient les longs couloirs du palais pour se rendre aux cuisines. Ils avaient vraiment besoin d’un remontant. L’odeur qui titilla les narines du prince à l’entrée de la pièce culinaire le fit saliver et il se précipita vers un plat de petits pains avant de s’en fourrer un dans la bouche. Il reçut une taloche à l’arrière du crâne et une voix criarde s’éleva :

-Seigneur Faelth, je vous ai déjà dis de ne pas picorer dans mes plats avant qu’ils ne soient servis !

Trent se retourna vers Sylvia, la responsable des cuisines. Elle était grande et mince et ses cheveux gris étaient tout emmêlés, résultats d’une journée de travail.

-Excuse-nous Sylvia, lança Tristan, on revient d’une séance d’entraînement avec Lana…

Le visage de Sylvia se fit plus tendre et elle répondit :

-Mes pauvres petits ! Je vous sers un rafraîchissement ?

-Un bière fera l’affaire, merci, sourit Trent.

Les deux amis s’installèrent autour de la grande table où divers cuisiniers et commis s’affairaient. Trent remarqua l’une des assistantes de Sylvia qui le fixait avec insistance et il lui offrit un immense sourire, la faisant rougir comme une pivoine.

-Trent, arrête de faire du charme, le sermonna Sylvia en plaçant une bière face à lui. Vous avez entendu la nouvelle ? Demanda t-elle ensuite.

Le prince belvien but une gorgée et secoua la tête, intrigué. Le rythme que Lana leur imposait les coupait un petit peu du monde.

-Un chasseur de prime d’Arilione est au palais. Il paraîtrait qu’un meurtrier se cacherait chez nous !

-Sérieusement ?! S’exclama Tristan, excité par la nouvelle. « Où est-ce qu’il est ? ».

-Il est en pleine audience avec la reine, probablement pour demander la permission d’enquêter.

Trent et Tristan échangèrent un regard complice, finirent leurs bières cul sec et quittèrent la cuisine en courant. Sylvia secoua la tête. Ils ne changeraient jamais.

-Ils auraient pu me prévenir, s’agaça Trent alors qu’il entrait dans un sombre tunnel caché derrière une tapisserie. Les murs du château cachaient de nombreux passages secrets.

-La reine connaît trop bien ton attrait pour Arilione, Trent, répondit Tristan en avançant à tâtons.

Ils arrivèrent à un embranchement et Trent tourna à droite. Ils se retrouvèrent rapidement couvert de toiles d’araignées. Ils arrivèrent bientôt derrière l’un des murs de la salle du trône, où de petits trous permettaient de voir ce qu’il se passait à l’intérieur. Les deux amis y collèrent chacun un œil, intrigués.
Comme à son habitude, la Reine Bella trônait fièrement sur son siège royal. Lana était également présente, debout à côté de sa mère, une main sur le pommeau de son épée. Elle dévisageait l’homme qui se tenait nonchalamment face à elle. Il portait un chapeau et une veste en peau en travers de laquelle était accrochées diverses cartouches de munitions. Il ne portait naturellement pas d’armes en présence de la Reine.

-Si je comprends bien, Sir Campbell, un fugitif de votre royaume se promène librement dans mon palais et vous me demandez si vous pouvez l’abattre entre mes murs ?

-Je ne suis pas un « Sir », mamzelle Bella. Et Bran Lars est recherché mort ou vif, mais je vous avoue qu’il est plus simple de transporter un cadavre qu’un homme en vie.

Tristan et Trent ouvrirent la bouche, médusé par la manière dont le chasseur de prime s’adressait à la Reine. Lana ne sembla pas, mais pas du tout, apprécier.

-Parlez encore une fois de cette manière à ma mère la Reine et je vous tranche la langue, Campbell.

Sans se démonter, le chasseur de prime répondit :

-Je trouve dommage que de telles paroles sortent de la bouche d’une si jolie femme.

Tristan éclata de rire devant la mine déconfite de Lana et Trent se dépêcha de plaquer une main contre la bouche de son ami. Sa sœur venait de jeter un regard assassin vers le mur derrière lequel ils étaient cachés. Elle les avaient entendu. « Et merde », pensa Trent. Ils allaient passer un sale quart d’heure.

-Je vous serais gré de ne pas faire d’avance à ma fille, Alaric. Je ne voudrais pas avoir votre mort sur la conscience, annonça la Reine. Mais soit, allez faire votre travail. Mais dans le calme.

Le dénommé Alaric fit une révérence brouillonne et quitta la pièce.

-Il faut le rattraper ! S’exclama Tristan.

Trent hocha la tête et suivit son ami vers la sortie du tunnel.
Ils se figèrent en tombant nez à nez avec Lana une fois hors des murs. Elle avait les bras croisés et elle les foudroyait du regard.

-Dîtes-moi tous les deux, vous n’auriez pas l’intention de suivre le chasseur de prime ?

-Qui ça ? Demanda Trent.

-Un chasseur de prime ? Au palais ? Enchaîna Tristan.

-Ne me prenez pas pour une idiote. Veyris ! Appela t-elle.

L’un de ses meilleurs paladins sortit de l’ombre et se campa près de la princesse. Il ne portait pas l’armure de son ordre, juste une tunique blanche et un pantalon noir. L’épée des paladins pendait à sa ceinture.

-Tu veux bien les surveiller pour moi ?

-Pas de problème, répondit Veyris avec un grand sourire.

-On a pas besoin d’une nourrice, se renfrogna Trent.

-Bien sûr que si, lança Lana avant de s’éloigner.

Tristan et Trent soupirèrent et partirent de leur côté, ignorant Veyris qui leur emboîtait le pas.

-Il ne nous laissera jamais approcher Campbell, marmonna Tristan.

-Il suffit de le semer. Et j’ai ma petite idée du comment, s’amusa Trent, les mains dans les poches. Les paladins avaient beau être les plus grands guerriers du royaume, ils avaient une faiblesse. Les femmes. C’est donc avec une idée en tête que Trent se dirigea vers l’un des salons réservés aux nobles du palais.
La pièce était vaste, composée de canapés et de fauteuils en velours. Un petit feu brûlait dans l’âtre et un groupe de femmes était assis face à lui. Veyris s’appuya contre le mur et les deux amis en profitèrent pour s’approcher des demoiselles.

-Seigneur Faelth ! S’exclama l’une d’elle.

-Cela fait longtemps que nous ne vous avions plus vu ! Enchaîna une deuxième.

-J’ai été fort occupé, répondit Trent dans un sourire. Dîtes moi, accepteriez-vous de me rendre un service ?

Veyris observait Trent, un sourire en coin. Il faisait rire aux éclats les filles de la noblesse. Sa réputation de coureur de jupons n’était pas usurpée. Le paladin soupira. Ce n’était vraiment pas dans ses attributions de surveiller un jeune turbulent. Mais c’était comme ça, il était impossible de refuser quoi que ce soit à Lana. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas le groupe de femmes s’approcher. C’est lorsque l’une d’entre elles s’agrippa à son bras qu’il revint à la réalité.

-C’est donc vrai ce qu’on raconte, minauda la jeune femme en tâtant les muscles de Veyris. « Les paladins sont vraiment les hommes les plus forts du royaume.

-Ah..euh.., merci, bégaya Veyris en rougissant. Une deuxième femme s’agrippa à son autre bras

-Ça vous dirait de boire un verre avec nous ?

-Eh bien..Je suis censé sur..surveiller le prince.

-Vous pourriez bien prendre une pause, s’exclama la première des femmes.

-J’aimerais bien mais…Oh, fais chier, Lana va me tuer !

Il venait de remarquer que Trent avait quitté la pièce.

À bout de souffle, le prince et le garçon d’écuries éclatèrent de rire. Ils l’avaient semé.

-Bien joué Trent, complimenta Tristan. Il ne nous reste plus qu’à retrouver Campbell !

Trent hocha la tête. Il devait probablement errer dans le palais à la recherche de sa cible. Les deux amis parcoururent donc tous les couloirs, fouillèrent les salles de fond en comble, jusqu’à enfin retrouver le chasseur de prime dans le grand hall d’entrée du palais. Il était en train de discuter avec un jeune page.

-Monsieur Campell ! Appela Trent en s’approchant d’Alaric. Ce dernier se tourna vers le prince et demanda :

-Qui me demande ?

-Trent Faelth, troisième enfant de la Reine Bella, se présenta le jeune homme en serrant la main du chasseur de prime. « Vous avez trouvé l’homme que vous cherchiez ? ».

-Enchanté. Ouais, le petit gars ici présent vient de me dire qu’il se trouvait aux cuisines. J’allais justement aller le cueillir.

-On peux vous accompagner ? Demanda vivement Tristan.

-Et vous êtes ?

-Tristan, son garçon d’écurie répondit l’ami de Trent en le pointant du doigt.

Alaric éclata de rire.

-Un prince et un garçon d’écurie, on aura tout vu. Très bien, montrez-moi le chemin !

Ravis, les deux amis prirent la direction des cuisines, suivi de près par Alaric. Profitant de l’occasion, Trent s’enquit :

-La vie de chasseur de prime doit être pleine d’aventures ! Et Arilione, un royaume bien moins ennuyeux que Belvia.

-C’est clair, répondit Alaric. Sauf ton respect, je trouve votre royaume un peu trop…gentillet, si tu vois ce que je veux dire. Vous refusez toutes formes de technologie, presque aucun monstre ne parcoure vos terres et vos paladins font un peu trop bien leur travail. Les terres d’Arilione sont bien plus sauvages.

Trent acquiesça avant de pointer les deux pistolets à la ceinture de Campbell.

-Vous avez récupéré votre équipement ? Je n’avais jamais vu d’armes à feu jusqu’à aujourd’hui.

Alaric dégaina l’un de ses pistolets et le tendit au prince.

-Évite juste de presser la détente.

Trent examina l’arme, émerveillé. Ça avait bien plus d’allure qu’une épée.
Ils arrivèrent aux cuisines et Sylvia les accueilli :

-Déjà de retour Seigneur Faelth ? Qui vous accompagne ?

-Je m’appelle Alaric Campbell m’dame. Il semblerait qu’un vil criminel aurait trouvé refuge dans vos cuisines.

Trent remarqua qu’un jeune homme occupé à faire la vaisselle redressa vivement la tête au son de la voix d’Alaric. Cela n’échappa pas au chasseur de prime, qui afficha un grand sourire avant de s’adresser à lui.

-Bran ! Ça fait un bail que je te cherche ! T’es recherché mort ou vif, tu choisis quoi ?

Pour toute réponse, Bran renversa la vaisselle à terre et se précipita vers la sortie.

-Mort, donc… marmonna Alaric.

Tout se passa très vite. Campbell dégaina et tira. Le fugitif touché au dos, s’écroula au sol, raide.
Suite au coup de feu, deux gardes firent irruption dans la cuisine et Trent leur expliqua que tout allez bien.

-Désolé pour le dérangement, s’excusa Alaric auprès de Sylvia, qui observait le cadavre, dépitée.

Campbell se tourna vers les gardes et dit :

-Vous pourriez me l’emballer et le préparer dans la cour ?

Les gardes consultèrent Trent du regard et il répondit :

-Faites ce qu’il dit, ordonna le prince et les gardes s’exécutèrent.

-C’était génial ! S’exclama Tristan.

-Vous êtes impressionnant, enchaîna Trent en tendant le pistolet qu’il tenait toujours entre les mains vers son propriétaire.

-Merci, répondit Alaric. « Tu peux le garder », ajouta t-il avec un clin d’œil.

Rayonnants, Trent et son ami raccompagnèrent le chasseur de prime dans la cour du palais. Son cheval l’attendait déjà, le cadavre de Bran en travers de la selle.

-Ce fut un plaisir Trent Faelth. Et embrassez votre sœur de ma part.

-Ne m’en demandez pas trop, s’amusa Trent. Et merci pour le pistolet…J’aimerais tant pouvoir vivre comme vous.

Alaric sourit, retira son chapeau et le posa sur le crâne de Trent.

-On vit la vie que l’on veut mener, jeune prince.

Une voix s’éleva derrière Trent :

-Rentrez-vite à Arilione, Campbell. Votre travail est terminé, vu le raffut que vous avez causé.

Reconnaissant la voix de sa sœur, Trent se dépêcha de cacher le pistolet sous ses vêtements.

-Vous avez tout à fait raison, belle princesse ! Répondit Alaric en grimpant sur son cheval. Il s’adressa une dernière fois à Trent :

-Tu me rendras mon chapeau la prochaine fois que l’on se verra.

-Sans fautes, sourit Trent.

Et le chasseur de prime partit au trot. Trent l’observa quitter la cour, des rêves pleins la tête. Lui aussi voulait vivre des aventures et explorer Arilione. Il n’en pouvait plus de Belvia, il n’en pouvait plus du protocole du palais et que tout le monde se courbe face à son rang. Il était temps qu’il parte.

-Tristan, lança Trent. « Tu penses la même chose que moi ? »

-Et comment ! S’exclama le garçon d’écurie.

Ils crièrent de douleur à l’unisson lorsque Lana les saisit violemment par les oreilles.

-Je vous avais dis de ne pas vous en approcher !

-Oui Lana, pardon Lana ! Gémirent les deux amis.