Le Prince Paysan

Trent flatta l’encolure de son cheval alors qu’il pénétrait dans l’un des petits bourgs du royaume de Belvia. Personne ne faisait attention à lui et il savourait ce tout nouveau sentiment. Déguisé en paysan, le troisième enfant de la Reine Bella s’était éclipsé du palais en compagnie de son meilleur ami et palefrenier, Tristan, qui sifflotait joyeusement à ses côtés. Ils s’étaient rendus au bourg de Cilya, car la petite ville organisait un grand festival pour fêter la venue de l’été. Les deux jeunes hommes en parlaient depuis des mois, exaspérés d’être confiné au palais. Tristan était bien sûr plus libre que Trent, qui devait respecter les restrictions dues à son rang. Comme ne pas se mêler au peuple. Alors qu’ils tentaient de se frayer un chemin à travers la foule, deux jeunes femmes, un collier en fleurs autour du cou, s’approchèrent du duo. Elles portaient chacune une pile de papiers sous le bras.

-Bienvenue à Cilya ! SI vous venez pour le festival, voici le programme pour les trois jours !

Tristan et Trent saisirent chacun une affiche en remerciant chaleureusement les villageoises. Avant de s’éloigner, Trent s’enquit :

-Savez-vous où nous pourrions loger pendant les festivités ?

-La plupart des festivaliers vont camper aux extérieurs de la ville, mais vous pouvez votre rendre à l’auberge du « Cheval ailé », sur la place. J’y suis serveuse ! répondit l’une des deux femmes, une petite blonde aux yeux pétillants.

-Voila une excellente raison de nous y arrêter, répondit Trent dans un sourire. « On se voit plus tard dans ce cas ! ».

La jeune femme acquiesça énergiquement et Trent talonna sa monture, suivit par Tristan qui éclata de rire dès qu’ils furent assez éloignés.

-Je me trompais, c’était pas ton rang qui plaisait aux filles.

-Je ne vois pas ce qui te faisait penser ça, s’amusa le prince.

Trent tira sèchement sur ses rennes, alors qu’une ribambelle d’enfants passait devant lui en courant. La bonne humeur animait la petite ville. Des marchands criaient à tous vas pour attirer de nouveaux clients et des gens buvaient et riaient à tous les coins de rues, attendant la cérémonie d’ouverture du festival. La place était tellement bondée que les deux amis mirent pieds à terre et continuèrent d’avancer en tirant leurs chevaux derrière eux. Trent repéra l’écriteau de l’auberge, sur lequel était dessiné un cheval blanc, déployant ses ailes et le prince pressa le pas, impatient de se retrouver avec une bière entre les mains. Á l’entrée du bâtiment, un jeune garçon au visage constellé de tâches de rousseur faisait le guet, en attente de nouveaux clients.

-Vous avez encore des chambres de libres ? demanda Trent.

-Il nous en reste une, Monsieur ! Vous désirez la réserver pour toute la durée du festival ?

Trent acquiesça et le jeune garçon s’empressa de s’occuper des chevaux de ses nouveaux clients. Amusé par l’entrain du petit, le prince entra dans l’auberge et ne put s’empêcher de sourire face à l’ambiance qui y régnait. La salle principale était remplie et la bière coulait à foison.

-C’est encore mieux que ce que je m’imaginais, souffla Tristan.

-Et ça ne fait que commencer ! lança une voix derrière eux. Trent se retourna et reconnut la femme qui leur avait indiqué l’auberge.

-Vous avez fini de distribuer vos programmes ? s’enquit Trent.

-J’ai amené de nouveaux clients à l’auberge, maintenant, je n’ai plus qu’à les hydrater ! Puis-je savoir à qui je m’apprête à offre un verre ? demanda la jeune femme en battant des cils.

-Trent Rick, répondit le prince déguisé avant de baiser élégamment la main de la demoiselle. Et vous ?

-Sabrina ! Je reviens tout de suite ! lança t-elle en se dirigeant vers le bar.

Tristan pouffa.

-Trent Rick ? Sérieusement ?

-Tu voulais que je dise quoi ? « Salut, je suis le prince Trent Faelth » ? Rétorqua son ami.

-T’aurais juste pu trouver mieux, marmonna Tristan en se laissant tomber sur un banc libre.

Trent secoua la tête d’amusement et s’assit près de son camarade. Sabrina arriva quelques minutes plus tard, deux bières à la main et en compagnie d’une amie. Elle tendit une bière à Trent et conserva l’autre entre ses mains, pendant que Tristan la fixait avec insistance.

-Et moi ? s’apitoya le jeune homme.

Sabrina prit une gorgée et répondit :

-Le bar est juste là ! Ça tombe bien, Julia ici présente n’a rien à boire non plus. Vous pourriez lui offrir un verre ?

Trent éclata de rire devant la mine agacée de Tristan, puis son air béat lorsque Julia lui sourit. Il se leva d’un bond et tendit le bras à l’amie de Sabrina, une grande brunette, qui le dépassait d’une tête. Trent leva le coude pendant que les deux jeunes gens s’éloignaient et Sabrina s’enquit :

-D’où est-ce que vous venez ?

-De la capitale. On en avait un peu marre de la ville et ça fait des mois qu’on parle de venir ici.

-Et bien dans ce cas, je ferais de mon devoir de faire en sorte que votre séjour à Cilya soit mémorable ! s’exclama la jolie serveuse en levant son verre.

-J’ai en effet le pressentiment que ces trois jours resteront dans les annales, s’amusa Trent en dressant sa chope contre celle de Sabrina.

Trent, Sabrina et Julia éclatèrent de rire alors que Tristan s’étalait de tout son long dans la rue principale, après avoir trébuché sur un pavé mal placé. Pompette, Trent se pencha pour ramasser son ami et sentit sa tête tourner dangereusement. Á nouveau sur ses pieds, Tristan entoura d’un bras les épaules de Julia, à la recherche d’un appui. Ils avaient pas mal bu à l’auberge et encore plus lors du lancement officiel du festival, qui avait été animé par de nombreux spectacles.

-Où est-ce qu’on va maintenant ? cria Tristan, sa prononciation fortement endommagée par l’alcool.

-Il y a un concert aux portes de la ville ! répondit Sabrina en se pendant au bras de Trent. On pourrait aller danser !

-Bonne idée, répondit Trent avant de se tourner vers Julia. « Désolé mais Tristan est un horrible danseur. »

-Calomnie ! s’indigna l’intéressé, manquant de peu de tomber en arrière. Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire et ils se dirigèrent dans la bonne humeur vers la porte ouest de la bourgade. Ils y trouvèrent un grand feu où de nombreux festivaliers dansaient sur le rythme endiablé joué par les musiciens placés sur une grande scène. Sabrina poussa un cri de joie et saisit la main de Trent, le tirant vers la piste de danse. L’alcool aidant, le prince se prit au jeu et fit virevolter Sabrina autour de lui. Il remarqua que Julia avait quant à elle abandonné l’idée de faire danser Tristan et était passée à la vitesse supérieure, embrassant le jeune homme qui semblait aux anges. Trent se laissa bouger au rythme de la mélodie et il remarqua le regard admiratif de sa cavalière. De par son éducation, il avait eu des cours de danse, mais il s’était avéré qu’il avait un talent inné pour l’art du mouvement. Sabrina riait aux éclats et plus les notes de la musique s’emballaient, au plus elle se rapprochait du prince. La dernière note sonna et les deux jeunes se retrouvèrent collé l’un à l’autre, essoufflés et le visage qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.

-Alors, ce premier jour de festival ? Sera-t-il à jamais dans tes souvenirs ? murmura Sabrina.

-On en est pas loin, souffla Trent en approchant encore un peu plus son visage, que la jeune femme saisit à pleine main avant de coller ses lèvres contre celle du prince.

Complètement ivre, le quatuor titubait vers l’auberge bras dessus bras dessous. Trent souriait, rêveur. Il ne s’était jamais autant amusé. La vie au palais était tellement monotone et ennuyeuse. Il ne voulait pour rien au monde y retourner. Il baissa les yeux vers Sabrina, qui avançait la tête appuyée contre l’épaule de son compagnon. Oui, il s’était vraiment bien amusé.

-Hé les mecs ! Je vois que vous avez trouvé de jolies filles ! lança une voix grasse devant eux. Trent redressa la tête et aperçut quatre hommes, aux allures peu fréquentables au milieu de la rue. Il avait un mauvais pressentiment.

-Ouais ! Et on partagera pô ! lança Tristan d’une voix forte et en levant une bouteille vide au-dessus de sa tête.

Le quatuor adverse éclata de rire et Sabrina serra plus fort le bras de Trent. Il comprenait son inquiétude.

-Ce n’est pas très généreux de votre part, répondit doucement l’homme qui semblait être le chef, un grand tas de muscles au crâne dégarni. Un de ses comparses fit mine de saisir le bras de Julia mais Tristan le poussa brusquement en arrière.

-Bas les pattes !

En retour, l’homme écrasa son poing sur la mâchoire de Tristan qui s’étala par terre. Julia poussa un cri et Trent se plaça devant une Sabrina toute tremblante.

-Reste derrière moi, indiqua-t-il, passablement dessaoulé.

Sabrina hocha la tête pendant que Trent tendait une main pacifiste.

-On ne cherche pas d’ennuis. On profite juste du festival, comme vous.

L’homme chauve s’avança, tout sourire.

-On a juste pas la même manière de profiter des choses, lança-t-il avant de frapper brusquement Trent dans l’estomac. Le prince s’écroula à genoux, le souffle coupé. Les quatre hommes éclatèrent de rire et lorsqu’il entendit Sabrina crier, Trent tenta de se relever mais il reçut un nouveau coup de poing en plein visage. Il cracha du sang et vit qu’un de leurs adversaires donnait des coups de pieds à Tristan pour qu’il reste au sol. Il jura. Ses mouvements étaient trop engourdis par l’alcool pour qu’il puisse se défendre. Une poigne lui saisit les cheveux et le remis sur ses pieds. Le chef de la bande semblait ravi.

-Et si on réarrangeait ce joli minois ? proposa-t-il avant de frapper à nouveau le jeune prince.

-Je te conseille de le lâcher. Immédiatement, lança une voix derrière Trent, qui ferma les yeux. Il connaissait cette voix. Et si lui était maintenant encore plus dans les ennuis, ses agresseurs allaient avoir un bref aperçut de l’enfer. Raffermissant sa poigne, le voyou éclata de rire.

-Sinon quoi ? Qu’est-ce qu’un bout femme comme toi pourrait bien nous faire ?

Il frappa à nouveau Trent avant de le lâcher. Le jeune homme à terre en profita pour se retourner et il croisa le regard de sa grande sœur, Lana. De trois ans son aînée, la première princesse de Belvia avait de longs cheveux acajou et des yeux bleu. Elle portait une tenue de voyage, ayant sans doute voulu rester discrète. Elle fusilla des yeux son petit frère.

-Tu nous fait honte, Trent.

Et sans autre mot, elle commença. Lana aussi était une excellente danseuse. Mais d’un autre genre. Elle brisa le poignet, puis le nez du chef de la bande. Elle déboîta distraitement la rotule d’un deuxième d’un coup de talon puis s’avança calmement vers l’homme qui avait battu Tristan sans pitié. Elle baissa les yeux vers le palefrenier en sang et complètement sonné. Trent la vit serrer les poings.

-Tristan est un idiot, murmura-t-elle. Mais lui aussi, il est de la famille.

L’avant-dernier voyou tenta de frapper Lana, qui esquiva et planta son genou dans son entrejambe.

-Alors tu aimes frapper les gens à terre ? souffla-t-elle à l’homme qui venait de s’écrouler de douleur. Elle frappa la mâchoire du bandit d’un violent coup de pied, comme si ça n’avait été qu’un simple ballon. Trent vit plusieurs dents voler et il détourna le regard, dégoûté. Le dernier homme debout, qui tenait jusque là Sabrina, s’enfuit à toutes jambes abandonnant ses camarades. Sabrina en profita pour se précipiter vers Trent et l’aider à se relever.

-Trent tu vas bien ? Qui est cette femme ?

-Ma grande sœur, répondit Trent en se massant la mâchoire.

Trent et Tristan chevauchaient en silence derrière Lana, en route vers la capitale. Le prince tentait d’ignorer la douleur due aux coups et il lança un coup d’œil à son ami, qui ne payait pas de mine et qui tentait tant bien que mal de rester en équilibre sur sa selle. Ils avaient eu chauds. Mais il n’était pas sûr qu’être retrouvé par Lana était une meilleure situation. Il repensa à la réaction de Sabrina lorsqu’elle avait appris qui il était vraiment. Elle s’était fendue en courbettes et n’avait plus agi avec le moindre naturel. Voila ce qu’il en coûtait d’être prince. Il était impossible de se lier à qui que ce soit.

-Écoute Lana, je…

-La ferme. Ou je risque de finir ce que ces idiots ont commencé, lança la jeune femme par-dessus son épaule.

Prenant la menace au sérieux, il se mura dans le silence, jusqu’à ce qu’ils rejoignent la capitale et puis le palais. Arrivés dans la cour, Trent mit pied à terre et aida Tristan à descendre de son cheval.

-Trent ! cria une voix aiguë. Le jeune homme leva les yeux et vit sa petite sœur de neuf ans, Jane traverser la cour en courant. Elle se jeta dans ses bras, en larmes.

-J’étais si inquiète ! Ne pars plus jamais comme ça sans rien dire !

Trent sourit tristement et caressa les cheveux de sa sœur.

-Désolé.

-Jane, tu devrais être au lit depuis longtemps. Va te coucher, ordonna Lana.

-Mais…

-Tout de suite.

Jane poussa un soupir et s’écarta de Trent.

-Bonne nuit, marmonna-t-elle avant de retourner à l’intérieur du palais. Lana se tourna ensuite vers Tristan et Trent.

-Suivez-moi.

Les deux amis échangèrent un regard inquiet et emboîtèrent le pas de la terrifiante princesse, qui les mena jusqu’à l’un des nombreux parcs du palais. Elle plaça les poings sur ses hanches et regarda froidement les deux jeunes hommes.

-Vous vouliez quitter le confort du palais et vivre comme des paysans ? Soit. Vous passerez la nuit ici. Par terre. C’est compris ?

Les deux amis hochèrent la tête, dépité. Il était inutile de discuter avec Lana. Elle ajouta :

-Vous savez que j’ai vue sur le parc depuis ma chambre, alors ne vous avisez pas de bouger.

Elle tourna les talons, sans un regard derrière elle.

Tristan poussa un soupir et s’allongea dans l’herbe au milieu du petit jardin, tout en gémissant de douleur.

-Ta sœur me fera toujours aussi peur.

-M’en parle pas, répondit Trent en se couchant près de son ami d’enfance. Il croisa les bras derrière sa tête et observa le ciel sans étoiles.

-Par contre, murmura Tristan, je m’attendais à pire comme punition.

Au même moment une goutte s’écrasa sur la joue de Trent, suivie de beaucoup d’autres, si bien qu’ils se retrouvèrent trempés après quelques minutes.

-La prochaine fois Tristan, ferme là.