La Reine des Paladins

-Le Royaume de Belvia est donc dirigé de concert par la famille royale et par l’Église. L’une veille à l’enveloppe physique des habitants, l’autre à leur enveloppe spirituelle.

Lana bailla à s’en décrocher la mâchoire et regarda par la fenêtre du bureau qui donnait sur un petit parc. Ses deux petits frères, Teregorn neuf ans et Trent sept ans, livraient un duel avec leurs petites épées en bois. Eux s’amusaient pendant qu’elle devait écouter ce stupide précepteur, s’agaça la petite fille de dix ans.

-Si je vous dérange, princesse Lana, dîtes-le, la rappela à l’ordre le vieil enseignant.

-Vous avez raison, je me dois d’être franche avec vous, rétorqua Lana avant de se lever. Vous m’ennuyez. Et elle se dirigea vers la sortie.

-Princesse, revenez tout de suite vous asseoir !

La fillette se retourna et planta son regard bleu dans celui de son précepteur.

-Un jour, je serais reine. Ne l’oubliez pas, lança t-elle, menaçante.

Surpris, le vieil homme ouvrit la bouche, sans répondre et Lana sortit en claquant la porte. Elle avait beau n’être qu’une enfant, elle avait déjà le caractère bien trempé de sa mère, la reine Bella. Une fois qu’elle fut dans le couloir, elle saisit sa petite épée qu’elle avait laissée contre le mur et se précipita dans la parc. Trent et Teregorn arrêtèrent de s’affronter lorsqu’ils aperçurent Lana courir vers eux et leurs visages se tordirent de peur. Lana n’était pas réputée pour sa délicatesse.
Un coup. Deux coups. Trois coups. Et des pleurs.
Tous les deux tombés à terre, les deux frères étaient en larmes. Trent frottait son crâne douloureux et Teregorn serrait contre sa poitrine sa main engourdie par un coup de Lana. La jeune fille souffla une mèche acajou rebelle et posa l’un de ses petits poings contre sa hanche, jugeant ses cadets du regard.

-Vous êtes vraiment pas doués. C’est pas en pleurnichant que vous protégerez le Royaume.

-Lana ! Arrête de martyriser tes frères.

L’intéressée se figea. C’était la voix de sa mère. Furibonde, elle se retourna et cria :

-C’est pas ma faute s’ils savent pas se défendre, mère ! C’est eux qui devraient suivre des cours d’histoire et de diplomatie, pas moi ! Je veux être entraînée au combat !

La Reine Bella était une femme qui dégageait une aura d’autorité terrifiante. Grande et fine, une longue crinière flamboyante descendait le long de son dos et ses yeux d’un bleu très clair vous transperçaient l’âme. Et lorsque ce regard fixa Lana, la fillette ne put s’empêcher de déglutir.

-C’est bien ce qu’il me semble, commença la Reine. Du moins, je suis d’accord pour Trent, il ne fera jamais un grand guerrier, ajouta t-elle en étudiant son benjamin. « Suis moi, Lana ».

Et elle se retourna, sans vérifier que sa fille lui emboîtait le pas. Mais Lana s’exécuta, ne voulant pas contrarier sa mère. Elles traversèrent le palais de part en part et malgré la curiosité qui titillait la princesse héritière, elle n’osait pas demander où elles allaient.
La surprise frappa donc de plein fouet la fillette lorsqu’elles s’arrêtèrent devant l’aile de l’Ordre des paladins.
Les paladins étaient de puissants guerriers qui combattaient à la fois pour les Faelth et pour l’Église. Ils étaient le ciment de la bonne relation qui régnait entre les deux pouvoirs. Lana avait toujours admiré cet Ordre composé de nombreuses légendes.
La Reine frappa à l’immense porte qui servait d’entrée aux quartiers des paladins et un guerrier, vêtu d’une armure dorée et d’une longue cape rouge, leur ouvrit. Il inclina la tête à la vue de la Reine et de la Princesse. Seuls les paladins pouvaient se permettre un salut aussi peu protocolaire envers la famille royale.

-Je vous amène ma fille, Lana. J’aimerais que vous l’acceptiez en tant que recrue et que vous la formiez pour devenir membre de votre Ordre.

-Quoi ? S’exclama Lana, abasourdie. Elle, devenir paladin ? C’était son plus grand rêve !

L’imposant guerrier la toisa avant de se tourner vers la Reine.

-Vous avez conscience qu’à la seconde où votre fille passera cette porte, son rang ne signifiera plus rien ?

-C’est tout l’intérêt de la chose, rétorqua la Reine « J’en déduis que vous acceptez. Très bien. Au revoir, Lana. ».

Et Bella tourna les talons sans un regard en arrière.

-Mère ! Attendez ! Appela Lana, perdue. Elle désirait plus que tout devenir paladin. Mais comment ça, son rang ne signifierait plus rien ?

-Tais toi et rentre petite, somma l’homme en armure. Une recrue ne crie pas dans les couloirs.

Lana pointa un doigt accusateur vers le guerrier. :

-On ne parle pas comme ça à une princesse ! Un jour, je serais reine et…

Le paladin la frappa durement à l’arrière du crâne et des larmes de douleur emplirent les yeux de Lana, qui serra les dents pour ne pas pleurer.

-Je t’ai dit de rentrer.

Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Lana traîna les pieds dans les quartiers des paladins. Elle ne savait plus. Étais-ce un rêve, ou un cauchemar ?

Lana enfila ses bottes en grommelant. Une paillasse. On l’avait fait dormir sur une paillasse ! Elle, la princesse ! Si c’était ça être paladin, elle se demandait si étudier la diplomatie n’aurait pas été mieux, au final.

-C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? La sermonna son entraîneur nommé Veyris, un grand homme musclé, au visage dur et mal rasé. Vêtu uniquement d’un pantalon de cuir noir, Veyris tenait dans chaque main une longue épée, non aiguisée. Une fois que Lana fut sur ses pieds, il lui lança l’une des armes et la somma de s’avancer dans le cercle de combat, recouvert de sable.
Lana s’exécuta et observa tous les paladins qui étaient venus observer la première séance de la princesse, curieux.Elle allait leur montrer.
Avec un cri, Lana fonça vers Veyris, qui l’esquiva nonchalamment et lui faucha les jambes d’un coup de pied. La fillette s’étala de tout son long et les paladins éclatèrent de rire.

-On m’avait dit que tu étais douée, se moqua Veyris.

Lana l’ignora et se releva, avant de charger à nouveau. Nouvelle chute, nouvel éclat de rire général. Mais elle se releva. Et elle attaqua à nouveau. Ils se moquaient. C’était facile pour eux. Elle n’avait que dix ans et ne s’était jamais battue que contre ses frères. Mais elle leur montrerait. Son rang ne signifiait peut-être rien à leur yeux mais lorsqu’elle, la princesse de Belvia, leur botterait les fesses, ils seraient obligé de s’incliner.
C’est ainsi que pendant de longues heures, Lana mordit la poussière, encore et encore. Au début, les paladins riaient. Mais plus la petite se relevait et attaquait avec la même fougue que la première fois, plus le respect les gagnait. Ils commencèrent à l’encourager et le cœur de Lana se fit plus léger. C’est Veyris qui finit par arrêter l’entraînement et la princesse remarqua avec satisfaction de la sueur perler sur son front. Elle aura au moins réussi à le fatiguer. Épuisée, Lana se laissa glisser sur ses genoux et les paladins l’applaudirent.

Cela faisait maintenant six mois. Six mois qu’elle n’avait pas quitté l’aile de l’Ordre et qu’elle n’avait pas vu sa famille. Six mois d’entraînement où elle avait progressé à une vitesse fulgurante. Deux mois après son arrivée, elle avait déjà battu toutes les autres recrues et bientôt, elle en était sûre, elle battrait son premier paladin. Assise sur l’un des bancs du petit parc réservé à l’Ordre, Lana leva les yeux vers le ciel bleu. Sa famille lui manquait. Les pleurnicheries de Trent, l’entrain chevaleresque de Teregorn, la gentillesse de son père et surtout, le regard dur mais emplit d’amour de sa mère.

-Le petit Trent est encore venu pleurer à la porte pour te voir, lança Veyris en entrant dans le parc.

Lana sourit.

-Il est vraiment pitoyable, répondit-elle.

-Ne fais pas semblant, petite, marmonna son mentor en s’asseyant près d’elle et en étalant ses jambes devant lui. « Je sais qu’ils te manquent ».

-Vous avez raison Veyris. Mais les paladins sont ma famille maintenant.

Veyris éclata de rire.

-C’est vrai que tu es devenue notre petite princesse à nous. Mais les liens du cœur et ceux du sang forment un tout. Ne masque pas ta peine de ne plus voir tes parents et tes frères. Et lorsque tu seras loin de nous, ton absence serrera notre cœur et le tien. Et ce sont ces liens qui nous donne la force d’avancer et de toujours se relever. Mais le pouvoir de ces liens, tu le connais déjà, si je me souviens bien de notre premier combat, commenta Veyris.

-Pas du tout. J’étais juste super motivée à vous mettre une raclée, rétorqua Lana avant d’éclater de rire devant l’air amusé de son mentor.

Quatre ans. Voila quatre ans que Lana s’entraînait. Plus que deux et elle serait paladin. Les années avait filées à une vitesse folle. Sa mère avait donné naissance à une autre petite fille deux ans plus tôt, Jane. Une petite sœur qu’elle n’avait jamais rencontrée.
La pièce commune était remplie en cette soirée de printemps. Lana était attablée avec deux autres recrues et amis, Tomys et Lorys. C’était deux faux-jumeaux. L’un avait de court cheveux blonds et des yeux bleus, l’autre des cheveux bruns bouclés et un regard sombre. Un mystère de la nature.

-Vous avez entendu ? Commença Tomys. Il parait que Cyrken s’est fait battre par un étranger après qu’il l’ait provoqué en duel.

Lana hocha la tête avant de prendre une gorgée de lait. Les recrues n’avait pas droit à la bière et après y avoir goûté, cela ne la dérangeait absolument pas. Elle jeta un regard à Cyrken, qui était assis un peu plus loin. Le déshonneur pesait sur ses épaules et il gardait les yeux baissés. Veyris était près de lui et tentait de le réconforter.
La grande porte de la salle commune s’ouvrit brutalement et le silence s’abattit. Le commandant de l’Ordre, Arigoth, venait d’entrer, suivit par ses plus fidèles paladins. La cinquantaine, Arigoth avait le crâne dégarni, un visage dur et sévère et une musculature impressionnante pour son âge. La colère brillait dans ses yeux.

-Où est-il ? Rugit-il. Où est cet imbécile qui a salit l’honneur des paladins en se faisant battre par un simple vagabond ?

Penaud, Cyrken se leva et s’avança lentement vers Arigoth.

-C’est moi, commandant. Je suis désol…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, Arigoth écrasant son poing dans son estomac. Cyrken tomba à genoux et Veyris s’interposa.

-Commandant ! Cyrken est un bon combattant, s’il s’est fait battre, il est fort probable qu’aucun de nous n’aurait fait mieux, soyez indulgent !

-Je te donne deux secondes pour t’écarter, Veyris, conseilla Arigoth alors que ses gardes du corps posaient une main sur le pommeau de leurs épées.

Lana serra les dents et fit de même, caressant le manche de son arme.

-Lana, reste calme, chuchota Lorys, le geste de son amie ne lui ayant pas échappé.

Arigoth dégaina son épée et tous les paladins présents furent paralysés en le voyant suspendre sa lame au dessus de la tête de Cyrken, qui regardait son commandant avec un air terrifié.
Lana referma sa main sur son arme, les joues en feus. Comment osait-il ? L’Ordre était une famille. Le Commandant en était le père. Il n’avait pas à menacer la vie de l’un de ses enfants. Il n’avait pas à effrayer ses protégés.
Arigoth leva son arme, prêt à l’abattre.
Il n’avait pas le droit.
La lame s’abattit et Lana prit sa décision. Les deux lames s’entrechoquèrent et des exclamations de surprises parcoururent la salle. Lana foudroya du regard son commandant, dont le regard fut brièvement traversé par une lueur de peur devant la résolution de l’adolescente.

-Je vous l’interdis. Je vous interdis de lever la main sur l’un de mes frères !

Elle écarta d’un geste sec et fluide la lame d’Arigoth et rengaina la sienne, soutenant le regard furieux du commandant. Elle se tenait devant Cyrken, tel un rempart infranchissable.

-Lana…murmura t-il.

Oserait-il ? Se demanda la jeune fille. Oserait-il s’en prendre à l’héritière du trône ?

-Espèce de petite garce ! Cria le commandant en levant à nouveau son épée. Cette fois, tous les paladins se levèrent comme un seul homme et ce fut au tour de Veyris de parer le coup d’Arigoth.

-Sauf votre respect commandant, je pense que Cyrken a déjà eut sa punition dans la défaite. Merci pour votre visite.

Arigoth observa tous ses hommes qui lui faisaient front et avec un cri de colère, il se retourna et quitta la pièce. Soulagée, Lana tendit une main à Cyrken pour l’aider à se relever. Mais il garda un genoux à terre et inclina la tête.

-Merci, princesse.

Veyris leva sa chope de bière et cria :

-Á notre petite princesse !

Et tous les paladins levèrent leur bock.

C’était le grand jour. Elle allait être nommée paladin. Et elle allait revoir sa famille et rencontrer sa nouvelle sœur.. Veyris l’aidait à enfiler son armure dorée, un sourire ravi flottant sur ses lèvres.

-Je suis fier de toi, Lana. L’Ordre n’a jamais connu d’escrimeurs aussi doué que toi, personne ne t’arrive à la cheville.

-Seulement à l’escrime ? S’amusa Lana. Pas plus tard que la veille, elle avait battu en une contre quatre des paladins avertis, en combat à mains nues et ça, du haut de ses seize ans.

-Je ne voulais pas trop te flatter, je ne voudrais pas que tu te mettes encore une fois le commandant à dos avec ton arrogance.

Lana fit la moue. Elle haïssait Arigoth et c’était pourtant lui qui allait la nommer paladin. Mais il n’était pas prêt pour ce qui l’attendait. Elle était l’héritière du trône. Elle désirait protéger ses deux familles et son Royaume. Elle devait être plus que paladin.

-Allez, c’est le moment, annonça Veyris en la poussant devant lui.

Pour l’occasion, une grande scène avait été montée dans la cour du palais et une grande foule s’y était formée. Personne n’ignorait que dans la nouvelle génération de paladins qui allait voir le jour, se tenait la princesse. Tomys et Lorys se tenait déjà sur scène, dans leurs amures flambant neuves et Lana s’empressa de les rejoindre, après avoir salué Veyris. Une fois sur scène, elle chercha sa famille regard. Elle les trouva sans difficulté dans la tribune d’honneur. Sa mère n’avait pas changée et elle lui fit un signe de la tête, un sourire en coin. Ravie, Lana observa ensuite son père, qui avait un peu pris du ventre. Mais comme à son habitude, il affichait un immense sourire. Sur ses genoux, sautillait une petite fille qui arborait de long cheveux bruns, comme son paternel. Trent et Teregorn lui firent signe, heureux de revoir leur grande sœur. Ils avaient bien grandi. Teregorn était devenu un solide gaillard, tandis que Trent était toujours aussi fluet. Elle entendit la foule murmurer son nom et elle pompa fièrement son torse.. Elle était vraiment le centre d’attention.

Le Commandant de l’Ordre des paladins monta sur scène et fit face aux recrues en passe de terminer leur formation. Il dressa un parchemin devant lui et commença à le lire.

-En ce jour, fières recrues, vous allez devenir paladins. L’Ordre est composé des plus fiers guerriers du continent, ainsi, je compte sur vous pour honorer cette réputation. Vous voir progresser a remplit mon cœur de fierté et…

Lana s’avança et toisa le commandant.

-Vous ne nous connaissez pas, vous n’avez pas le droit de parler de fierté.

Arigoth fut prit de court par cette intervention et un murmure parcourut la foule. Lana remarqua Veyris secouer la tête et placer une main devant son visage, dépité.

-Comment ose…, commença le commandant.

-Fermez-la, rétorqua Lana. Elle parla d’une voix forte, pour être sûre que tout le monde l’entendent.

-Oui, l’Ordre est composé de puissants guerriers. Oui, nous vivons pour défendre le peuple. Mais avant tout, nous sommes une famille. Une famille qui traverse des hauts et des bas. Qui est animée par des rires et des pleurs. On se dispute et on s’aime. Mais une personne entache ce tableau familiale. Et cette personne, c’est vous. Vous êtes imbus de votre personne, égoïste et votre cœur est sombre.
C’est pourquoi aujourd’hui, moi, la Princesse Lana de Belvia et membre de l’Ordre des paladins, vous défie pour le titre de Commandant. »
Le silence s’abattit. Lana regarda sa mère, qui souriait de toutes ses dents et qui hocha la tête. Veyris croisa les bras et semblait ravi. Ce qui n’était vraiment pas le cas d’Arigoth, qui dégaina sans attendre son épée.

-Petite insolente ! C’est avec un grand plaisir que je vais te mettre une raclée devant tout le monde, princesse de pacotille !

Calmement, Lana dégaina et pointa sa lame vers Arigoth.

-Ce n’est pas la princesse que tu vas combattre. C’est une sœur, une fille et la mère de toutes les recrues que je formerais à ta place.

Et elle commença. Aucun membre de l’Ordre n’arrivait plus à la battre depuis un an déjà. Ce combat n’était qu’une formalité. Arigoth était lent, empatté par des années d’inactivités, à profiter de son statut. Il comprit rapidement qu’il ne battrait pas la jeune femme. Et Lana vit la peur tordre son visage.
Elle esquiva une attaque désespérée et lui trancha la main. Avec un hurlement de douleur, Arigoth s’écroula à genoux et la foule cria de stupeur.

-Vous êtes faible Arigoth. Vous ne méritez pas de régner sur une famille aussi magnifique.

Victorieuse, Lana fit face à la foule et dressa son épée au dessus de sa tête et les spectateurs applaudirent. Au milieu des habitants de la cité, tous les paladins mirent un genou à terre et crièrent à l’unisson.

-Vive Lana ! Vive la Reine des paladins !