Ellana

Spirti plongea sur le côté et lança son couteau. L’arme traversa l’air et se planta dans sa cible. Le jeune homme fit une roulade pour se réceptionner et jeta une nouvelle lame vers l’arbre situé à une dizaine de mètres devant lui. Elle se planta au centre de la cible qui y était peinte.
Sans reprendre son souffle, Spirti se laissa tomber face contre terre et il entama une série de pompes, frappant dans ses mains à chaque remontée.
Il entendit soudain des bruits de pas précipités et le sol trembla sous ses mains. En sueur, il bondit sur ses pieds et dégaina son épée, juste à temps pour parer une attaque. Son adversaire, un vieil homme vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon noir, le fusilla du regard avant de l’attaquer sans relâche. Spirti bloqua tous les coups, tout en essayant de reprendre sa respiration. Une fois qu’il eut trouvé son rythme, il passa à la contre-attaque, arrosant son ennemi d’une pluie de coups. Il ne lui fallu que quelques secondes pour finalement désarmer son adversaire, qui leva les mains en signe de reddition.

-Pas mal, petit, marmonna Tyos en s’abaissant pour ramasser son arme. Mais tu as mis trop de temps à récupérer ton souffle après mon attaque.

-Pardonnez-moi, maître. Je ferais mieux demain, promis Spirti en passant une main dans ses cheveux châtains.

-J’espère bien, répondit le vieil homme. Tu peux rentrer chez toi.

Spirti salua son maître et se tourna vers le village. Comme d’habitude, un groupe de filles l’avait observé s’entraîner et elles se bousculèrent pour lui apporter un seau d’eau.

-Spirti ! Tiens, c’est pour te rafraîchir ! Se dépêcha de dire l’une des filles, nommée Cécile, avant de lui placer de force le seau entre les mains.

Amusé et un tantinet gêné, Spirti la remercia et se vida le récipient sur la tête, soupirant au contact de l’eau froide. Le jeune homme chercha ensuite sa veste qu’il avait laissé traîner dans l’herbe avant de la remarquer entre les mains d’une des villageoises.

-Je te l’ai gardée ! S’exclama t-elle avant de lui la rendre. Spirti l’enfila et détourna le regard, se sentant rougir. Il n’aimait pas vraiment toute cette attention.
C’est là qu’il la remarqua, assise contre un arbre, dessinant comme à son habitude dans un petit calepin. Ellana…

La jeune femme replaça l’une de ses longues mèches noires et leva ses yeux d’un gris très clair vers Spirti. Leurs regards se croisèrent et Ellana baissa précipitamment les yeux, se replongeant dans son dessin. Souriant béatement, Spirti enfonça ses mains dans ses poches et se dirigea vers la jeune femme, ignorant les appels des autres filles.
Il ne pouvait se l’expliquer mais à chaque fois qu’Ellana entrait dans son champs de vision, tout ce qui l’entourait devenait détail insignifiant. Il n’y avait qu’elle. Son cœur ne devenait alors qu’un condensé de gêne, de peur, d’envie…et d’amour.
Tout en marchant vers la jeune femme, Spirti tenta de paraître serein mais il sentait déjà toutes les fibres de son être s’affoler. Il s’arrêta face à Ellana, qui continuait de dessiner sans lever la tête.
Dire quelque chose d’intéressant. Il devait dire quelque chose qui lui donnerait l’air confiant, charmant et amusant. Tout ça à la fois.

-Humpf…Sa…Salut, Ellana ! Bafouilla Spirti en passant une main dans ses cheveux. Pour le coup, c’était raté, se maudit-il.

Ellana redressa brusquement la tête et elle colla son calepin contre sa poitrine, les joues rosées.

-Bonjour ! Lança t-elle timidement. « Tyos ne t’as pas ménagé aujourd’hui, tu tiens le coup ? »

Elle l’avait donc vraiment observé s’entraîner, s’extasia Spirti, avant de répondre :

-Ce n’est pas aussi dur que ça en a l’air. Et puis, c’est pour être apte à tous vous protéger, donc ça vaut largement quelques courbatures.

-Tu es bien trop humble, Spirti, murmura Ellana, ce qui fit sourire le jeune homme comme un idiot. Il remarqua alors une araignée descendre d’une branche de l’arbre qui les surplombait et se poser sur l’épaule d’Ellana, qui, avec un cri aigu se leva d’un bon pour se coller à Spirti. Elle s’en écarta presque aussi rapidement.

-Désolée ! C’est juste que…je déteste les araignées.

-Y’a pas de mal, s’amusa le jeune homme, avant de baisser les yeux vers le carnet à dessin qu’Ellana avait laissé tomber en se relevant. Il se reconnut, torse nu et en plein entraînement. Les traits étaient précis et la ressemblance, frappante. Un silence gêné s’installa entre les deux adolescents et Spirti sentit qu’il devait dire quelque chose.

-Mon nez n’est pas aussi long que ça, commenta t-il, dans l’espoir de détendre l’atmosphère.

-Je suis désolée ! S’écria Ellana avant de ramasser précipitamment son carnet et de partir en courant.

-Ellana, attend ! L’appela Spirti, mais la jeune femme ne se retourna pas. Qu’est ce qu’il venait de se passer ?

 

-Tu ne manges pas ?

Spirti arrêta de faire tourner sa cuillère dans son ragoût et leva les yeux vers Bagal, son père adoptif.

-Je n’ai pas faim, se contenta de répondre son fils.

L’homme âge dressa son verre au dessus de sa tête et reprocha :

-Un jeune homme de dix-sept ans se doit de manger convenablement ! Finit ton ragoût ou je t’utilise encore comme cobaye pour tester l’une de mes potions.

-Ça va pas la tête ? La dernière fois, j’ai fini cloué au lit pendant une semaine !

-Oui, mais ça m’a permit de voir que j’avais inventé un excellent poison contre les rats.

Le père et le fils éclatèrent de rire et Spirti consentit à manger son ragoût. Malgré tout, il avait du mal à ne pas penser à Ellana et la manière dont-ils s’étaient quittés. Ça ne l’avait pas dérangé qu’elle l’utilise comme modèle et il ne comprenait pas la réaction de la jeune femme.
Une fois qu’il eut finit de manger, il aida son père à débarrasser la table et annonça qu’il allait marcher un peu.

La nuit s’était abattue sur le village et l’air frais fit le plus grand bien à Spirti. Les mains dans les poches, il déambula dans les rues désertes de Brangen, passa la grande porte de la bourgade et descendit jusqu’à l’orée de la forêt d’Hellébore. Cette forêt était hantée et c’était son devoir, ainsi que celui de Tyos, de veiller à ce que les monstres qui y habitaient n’en sortent pas.
Des siècles auparavant, lorsque les humains avaient accostés sur ces terres, ils avaient découvert un continent infestés de monstres. Ces derniers s’étaient unis sous la bannière d’un puissant démon, Razgal, pour anéantir les nouveaux arrivants. Mais l’Archange Elfrind mena les humains à la victoire et il enferma Razgal et son armée dans la forêt, qui était ainsi devenu l’endroit le plus dangereux du royaume. Un puissant sortilège empêchait les monstres d’en sortir, mais il arrivait que certaines créatures échappent à la règle. Et c’est pourquoi il fallait quelqu’un pour la surveiller et c’était ce à quoi Spirti se formait.

Le jeune homme observa un moment les arbres étroitement entrelacés qui baignaient dans la brume perpétuel qui régnait dans Hellébore. Le lieu dégageait une aura maléfique, qui faisait sombrer le cœur de tout homme dans la terreur. Chaque soir, Spirti restait immobile face à la forêt, afin de vaincre cette peur. Un jour, Tyos serait trop vieux pour veiller sur le village et les habitants compteraient sur Spirti pour les protéger. Et il ne faillirait pas.
Un cri perça soudain la nuit et l’adolescent se figea. Il ne venait pas de très loin et Spirti se mit à courir le long de l’orée, rongé par l’inquiétude. Il connaissait ce cri. Ellana avait poussé exactement le même lorsque l’araignée s’était posée sur son épaule. Après de longues secondes de course, il stoppa net. Le calepin de la jeune femme reposait dans l’herbe, à l’entrée de la forêt. Un nouveau cri, qui cette fois venait d’entre les arbres. Ellana avait été attaquée, avant d’être emmenée dans Hellébore.

Sans hésiter une seconde, Spirti fonça. Tyos ne lui avait pas encore permis de s’aventurer dans la forêt. Mais Ellana était en danger. La jeune femme s’était débattue et c’était donc un jeu d’enfant de suivre sa trace pour un pisteur comme Spirti. Tout en courant, l’apprenti gardien tenta de deviner quel monstre avait pu enlever Ellana. La plupart des habitants de la forêt l’aurait tuée sur place. Pourquoi l’emmener ?

Un Lige ! Pensa soudain Spirti. Cette créature humanoïde était réputée pour aimer les femmes. Ils étaient très rares selon Tyos et leurs compétences au combat étaient très aléatoires.
Ellana cria à nouveau et il l’aperçut. Elle était tirée par les cheveux par une créature menue et voûtée à la peau pâle.

-Ellana ! Cria Spirti avant de presser le pas. Le Lige n’était pas rapide et les ruées de sa proie le ralentissaient encore plus. Il n’aurait aucun mal à le rattraper et résolu, il tendit la main vers sa ceinture pour saisir son épée. Sa poigne se referma dans le vide. Fais chier. Il avait laissé sa lame chez lui et dans la précipitation, il l’avait complètement oubliée. Peu importait, il n’en avait pas besoin.

-Spirti ! Appela Ellana alors que son ami arrivait à sa hauteur. Le jeune homme plongea sur le Lige qui s’écroula au sol, lâchant sa victime. Spirti se retrouva au dessus d’un monstre au faciès affreux. Il avait deux petits yeux rouges, une longue crinière noire et un visage allongé. Il fixa Spirti avec haine et ouvrit sa gueule qui s’étendait jusqu’à ses oreilles et qui était peuplée par de nombreuses petites dents. L’adolescent plissa le nez face à l’haleine de la créature. Il leva son poing, prêt à l’abattre sur le Lige mais la créature planta ses griffes dans son flanc, déchirant sa chemise avant de lui donner un violent coup de pied qui l’envoya sur le dos, plusieurs mètres plus loin.

-Spirti ! Tu vas bien ? Demanda Ellana en l’aidant à se relever. Le jeune homme posa une main sur sa blessure en gémissant de douleur avant de hocher la tête.

-Quel idiot, marmonna-t-il. Je suis sorti sans aucune arme, désolé Ellana.

Il ne quittait pas des yeux le Lige qui se déplaçait latéralement tout en les fixant.
-Prends ça.

Spirti se tourna vers Ellana qui lui tendait un petit couteau, un sourire nerveux aux lèvres. « Il ne m’a pas laissé le temps de m’en servir ». Son ami saisit l’arme et lui rendit son sourire. Désarmé, il n’avait aucune chance. Mais maintenant, la donne venait de changer.
Il fit tournoyer le petit couteau entre ses doigts pour s’habituer à son poids et retourna son attention sur le Lige.

-Á nous deux.

Les deux adversaire s’affrontèrent du regard pendant un moment. Le Lige finit par pousser un terrible hurlement avant de charger. Le sol trembla et Spirti ferma brièvement les yeux. Il prit conscience des battements de son cœur et s’efforça de calmer leurs rythmes effrénés. Il sentit la brise caresser son visage et le parfum d’Ellana titilla ses narines. La respiration de la jeune femme était agitée. La puanteur du monstre finit par arriver jusqu’à lui et les bruits de courses se firent plus proches. L’air s’agita et il entendit Ellana retenir son souffle.
Spirti rouvrit les yeux et pivota sur le côté, évitant de justesse l’attaque du monstre. Le jeune homme planta son couteau entre les omoplates de la créature qui passait à côté de lui et retira la lame d’un geste sec. Le Lige s’écroula et roula au sol en hurlant de douleur. Il se releva presque immédiatement et repassa à l’attaque, le regard meurtrier. La rage rendait les coups du Lige imprécis et Spirti esquivait sans difficultés et il entaillait la peau du monstre à chaque occasion. La créature finit par tomber à genoux, épuisée et couverte de sang, qui suintait de ses nombreuses coupures. Elle leva sa gueule vers le ciel et hurla de rage et de douleur.
Plongé dans une concentration et une résolution glaciale, Spirti s’avança et saisit la crinière du Lige à pleine main.

-Les habitants de Brangen sont sous ma protection. Tu n’aurais jamais dû t’en prendre à Ellana.

Et il lui tranche froidement la gorge avant le lâcher. Le monstre s’affaissa, ses cris transformés en drôles de gazouillis.
Revenant subitement à la réalité, Spirti se tourna vers Ellana, qui le regardait les yeux écarquillés.

-Tu vas bien ? Lui demanda-t-il.

Pour toute réponse, la jeune femme plongea dans ses bras et Spirti serra les dents, sa blessure douloureuse. La pression retombante, Ellana éclata en sanglots et son ami lui rendit son étreinte, caressant ses cheveux.

-C’est fini, je suis là…murmura Spirti.

-Te voir t’entraîner et te voir à l’œuvre sont deux choses complètement différentes, marmonna Ellana entre deux sanglots.

-J’ai hâte de voir comment tu dessineras mon combat, taquina Spirti et Ellana s’écarta de lui, son visage en larmes illuminé par un immense sourire.

-Tu ne trouves pas ça bizarre, que je te dessine ?

Spirti passa une main dans ses cheveux, comme à chaque fois qu’il était gêné.

-Pour tout dire, ça me flatte beaucoup.

Les deux adolescents restèrent un moment à se sourire mutuellement et Spirti fut soudain frappé par sa raison. Il était entrain de flâner au milieu de la forêt d’Héllébore. Pas vraiment la meilleure des idées. Un branche craqua juste derrière lui, comme pour lui donner raison. Le jeune homme se retourna brusquement pour apercevoir une meute de grash se faufiler vers eux entre les arbres. C’étaient de petites créatures à la peau grise et usée qui se déplaçaient à quatre pattes. La particularité la plus frappante des grashs était qu’ils étaient dénués de mâchoires, laissant pendre leurs longues langues au sol.

-Ellana, cours ! Cria Spirti en saisissant fermement la main de son amie.

Ils déguerpirent à toute vitesse, sautant au dessus des racines qui s’entremêlaient au sol, esquivant les arbres presque collés l’un à l’autre. Ils n’osaient pas regarder derrière eux. Un bruit obligea Spirti à tourner la tête sur sa droite. Un grash fonçait droit sur lui. Il lâcha la main d’Ellana pour éviter de l’entraîner dans sa chute et le monstre le percuta.

-Continue de courir ! Ordonna le jeune homme alors qu’il s’écroulait au sol, le grash au dessus de lui. La langue du monstre touchait son torse et le venin dont elle était recouverte brûla la peau du jeune homme qui cria de douleur. Il tâtonna le sol sur sa droite, à la recherche du couteau qu’il avait laissé tomber dans sa chute tout en retenant de l’autre main le monstre. Ses doigts finir par se refermer sur le manche de son arme, qu’il planta dans le flanc du grash. La créature tomba sur le côté et Spirti l’acheva. Il leva la tête à la recherche d’Ellana et l’aperçut un peu plus loin, toujours en fuite. Un autre grash était sur ses talons et Spirti dressa son couteau derrière sa tête avant de le lancer. La lame traversa l’air et transperça le poursuivant de son amie de part en part.
Á bout de souffle, Spirti se redressa et s’empressa de rejoindre Ellana qui venait de se figer dans sa course. Le jeune homme n’eut aucun mal à comprendre pourquoi une fois qu’il l’eut rejointe. Une énorme araignée se tenait devant eux. Elle arrivait au niveau de la taille de Spirti et agitait ses deux mandibules de façon menaçante.

-Ellana, tu as confiance en moi ? Demanda Spirti.

-Oui ! Répondit Ellana, paniquée.

Sans hésiter, Spirti saisit Ellana par la taille et la chargea en travers de son épaule. La jeune femme poussa un cri de surprise et sans attendre, Spirti fonça. Il sauta, posa un pied entre les mandibules de l’araignée, un autre sur son dos et passa par dessus à toute vitesse. L’orée de la forêt n’était plus très loin. Ils allaient y arriver.

-Spirti ! Elle nous suit ! Cria Ellana toujours ballottée sur l’épaule du jeune homme.

-Sans blague ? Marmonna t-il en pressant le pas. L’espace entre les arbres s’agrandissait à mesure qu’ils s’approchaient de la sortie et la lumière de la lune finit par les atteindre. Ils y étaient. Plus que quelques pas… Spirti plongea. Il se retourna en l’air pour éviter d’écraser Ellana sous son poids et il tomba sur le dos, dans l’herbe tendre qui bordait l’extérieur de la forêt. Il laissa sa tête tomber en arrière et respira bruyamment, épuisé. Ellana s’affaissa sur lui, tout aussi fatiguée. Ils avaient réussi.
Spirti jeta un coup d’œil vers la forêt et, comme prévu, il n’y avait plus aucun monstre en vue. Rare étaient les créatures qui pouvaient autant s’approcher de la limite de la forêt.

-Merci Spirti, tu m’as sauvée, murmura Ellana, la tête posée contre la poitrine du jeune homme.

-Y’a pas de quoi, c’est mon boulot, répondit son ami en fixant les étoiles. C’était une vue magnifique. Qui fut obstruée par le visage non moins sublime d’Ellana, qui se dressa au dessus du jeune homme, les joues en feus.

-Tu vas bien ? Demanda Spirti.

Et sans répondre, Ellana l’embrassa avec fougue.