Bouteille à la mer : partie 2

Campbell sortit une petite fiole en métal de sa veste et but une gorgée avant de s’accouder au bar. Rose, qui tenait toujours fermement son pistolet et qui était emplie d’inquiétude pour Sivi, s’énerva :

-Et où est ce pirate ? Pourquoi avoir enlevé mon amie ? Et pourquoi ces putains de pêcheurs sont de mèche avec eux ? Enchaîna t-elle en pointant de son arme l’aubergiste qui fit un bon en arrière.

Alaric but une nouvelle gorgée et sourit.

-Ça fait beaucoup de questions. Le Borgne et sa bande se cache dans une crique pas loin d’ici. Pourquoi avoir kidnappé votre camarade ? Sans doute pour s’amuser avec elle. Et les habitants de ce village vivent sous le joug des pirates. Ils doivent payer un impôt chaque semaine sous peine de mort. En aidant les pirates, notre ami Gus ici présent, vient de s’offrir une semaine gratuite et de s’attirer les bonnes grâces de ses oppresseurs.

-Ils retiennent mon fils en otage, annonça l’aubergiste, les yeux baissés. Désolé.

Furibonde, Rose ne répondit pas et Alaric continua :

-Une jolie prime est offerte pour Le Borgne. Ça fait plusieurs semaines que j’étudie le terrain, mais ils sont un peu trop nombreux pour moi seul.

Rose rengaina son arme et redressa le menton.

-Contentez-vous de me dire où se trouve cette crique et j’en fais mon affaire.

Campbell descendit d’une traite ce qu’il restait dans sa bouteille et se dirigea vers la sortie.

-Je savais que je pouvais compter sur vous, Cap’taine Milès, lança t-il par dessus son épaule.

Les pirates jetèrent Sivi à genoux et la jeune femme les bombarda d’insultes. Les hommes l’avaient emmenée de force dans leur repère rocheux, où des tentes et de petites cabanes avaient été montées. La jeune femme était maintenant devant la plus grande des constructions, sûrement là où le chef de la bande vivait. La porte de bois s’ouvrit brusquement et un immense homme apparut. Il avait une longue barbe noire, un cache de la même couleur masquait son œil gauche et une cicatrice lui traversait la joue. Un étrange tatouage recouvrait son crâne dégarni et lorsqu’il remarqua que Sivi l’étudiait de haut en bas, il lança d’une voix grave :

-J’espère que tu profites autant que moi de la vue, petite.

Sivi, toujours maintenue à genoux par l’un des pirates, redressa le menton :

-Un peu trop à mon goût. Vous auriez un seau dans lequel je pourrais vomir ?

Le grand pirate éclata de rire. C’est à ce moment que Sivi remarqua une bouteille pendre à sa ceinture. Un manuscrit se trouvait à l’intérieur. Le journal de bord! Pensa immédiatement la jeune femme.

-Vous avez bien fait de me l’amener les gars. Je pense qu’elle va beaucoup nous faire rire.

-Le tatouage, c’était aussi pour amuser vos hommes ? Lança Sivi.

Cette fois, le chef de la bande s’avança vers Sivi et la gifla violemment, faisant exploser la lèvre inférieure de la jeune femme.

-Tu verras que d’ici peu, ta langue sera moins fourchue, vipère.

Sivi offrit un sourire carnassier, les dents couvertes de sang.

-Peut-être bien. Mais ne m’insultez pas la prochaine fois, utilisez votre poing lorsque vous me frappez.

 

La crique des pirates ne se trouvait qu’à quatre kilomètres du village. Alaric et Rose ne mirent donc que très peu de temps pour la rejoindre. Le duo se faufila dans la cavité, caché derrière des rochers. Voûtée, Rose observa le camp. Il n’y avait pas moins d’une trentaine de brigands. Même à deux ils allaient devoir la jouer serré. Sans un mot, Campbell saisit son mousquet et le cala sur un rocher. Il fouilla ensuite dans sa veste et en sortit une longue lunette qu’il fixa sur son arme.

-Quel est le plan ? Demanda Rose.

-On attend une ouverture, répondit Alaric. Si vous réputation est vraie, je suis sûr que votre amie va nous en offrir une sous peu.

Rose serra les dents. Laisser Sivi seule dans ce camp la répugnait. Mais les pirates étaient trop nombreux pour foncer tête baissée. Alaric avait raison, ils devaient attendre le bon moment pour intervenir.

Sivi était attachée à une poutre de la cabine du Borgne. Elle leva les yeux vers la corde qui serrait douloureusement ses poignets et tenta de jouer avec elle, pour se dégager. En vain. Le chef des pirates l’observait, une lueur de plaisir dans le regard. Sivi reporta son attention sur lui et lança avec dégoût :

-Crois moi, on s’amuserait nettement mieux si je n’étais pas attachée.

Le Borgne s’approcha et caressa la joue de Sivi.

-J’ai des doutes, je dois te l’avouer.

Sivi plissa le nez. En plus de ne pas être un bel homme, il puait le rat mort.

-Je comprends, tu n’as jamais su approcher une femme libre de ses mouvements, n’est-ce pas ? Il faut les comprendre, qui ne fuirait pas devant une gueule pareille ?

Le pirate saisit brusquement la gorge de Sivi et colla son visage contre le sien.

-Si je n’avais pas autant envie de t’entendre crier, je bâillonnerais bien cette jolie bouche.

-Avoue-le, cracha Sivi, si tu me gardes attachée, c’est parce que tu as peur que je te tue.

Le Borgne éclata de rire et s’écarta de Sivi avant de rétorquer :

-Une femme ne pourra jamais me tuer, idiote.

-Vraiment ? Lança Sivi en redressant fièrement le menton. J’ai une proposition à te faire. Toi et moi, en duel devant tous tes hommes. Je te promets une excellente partie de rigolade.

Le chef des bandits fixa Sivi, la mine songeuse. Un sourire finit par se dessiner sur ses lèvres.

-Ma foi, ce n’est pas la manière dont j’avais pensé m’amuser avec toi, mais pourquoi pas ! Tu vas le regretter, gamine.

Alaric poussa un soupir. L’attente était interminable. Et le capitaine Milès n’était pas d’excellente compagnie. Elle fixait résolument le camp des pirates, les lèvres serrées. Elle était jeune et impétueuse. Il était sûr qu’elle faisait des efforts surhumains pour ne pas foncer dans le tas.
Mais s’il voulait obtenir la prime qui était sur la tête du Borgne, il allait devoir la jouer intelligemment. Le combattant aguerri colla son œil contre sa lunette pour observer les bandits. Ils festoyaient comme des ivrognes, probablement avec l’alcool qu’ils avaient volés aux pêcheurs. Alaric remarqua également plusieurs cages, où des femmes et des enfants étaient emprisonnés. Sûrement le moyen de pression qui empêchait les habitants de Braya de se rebeller. Ces pirates étaient de beaux fumiers. Les malfrats s’agitèrent soudainement et ils formèrent un cercle autour du plus large des feus de camps.

-Qu’est ce qu’ils mijotent…marmonna le chasseur de prime.

-Sivi ! S’exclama Rose, en pointant du doigt une jeune femme qui marchait derrière un homme massif, qu’Alaric reconnut sans mal. C’était Le Borgne, sa cible. Le chef des pirates saisit un long sabre et se campa au milieu du cercle. De l’autre côté, Sivi venait de récupérer ses deux coutelas et elle se positionna devant Le Borgne.

-Elle l’a défié en duel ? Cette fille est complètement folle, lança Alaric. Jamais elle ne pourra battre un colosse pareil !

-Ne parlez pas trop vite, Campbell, rétorqua Rose. Personne n’arrive à la cheville de Sivi.

La confiance qui brillait dans le regard de Milès surprit Alaric. Mais d’où sortaient ces deux jeunes femmes ?

Sivi exécuta plusieurs moulinets avec ses coutelas, le regard rivé sur Le Borgne, qui lui, incitait ses hommes à l’acclamer. Il n’allait pas faire le malin longtemps.

-Eh, crâne d’œuf !On peux commencer ou tu continues à te pavaner ? Cria Sivi, résolue.

Les pirates la huèrent et Le Borgne se tourna vers elle avant de se mettre en garde.

-Je t’attends, fillette.

Sivi fonça. Elle le tuerait. Et ses hommes la tueraient ensuite. La jeune femme sourit. Au moins, elle mourrait avec panache. Elle assiégea le pirate de ses coups, aussi rapides que précis. Mais son adversaire n’était pas aussi lent que sa carrure laissait penser. Il parait chaque attaque, un sourire carnassier aux lèvres. Après avoir écarté un énième assaut de Sivi, il s’extasia :

-Á mon tour de faire joujou !

Et il frappa. D’un coup dévastateur. La jeune femme eut juste le temps de croiser ses deux lames devant elle mais la violence de l’attaque était telle, qu’elle ne put la repousser. La lame du pirate déchira la chaire de Sivi et s’enfonça dans son épaule. Avec un cri de douleur, l’amie de Rose planta son pied dans la poitrine du pirate et s’écarta, sa chemise se teintant rapidement de sang. Elle l’avait sous-estimé. Les pirates applaudissaient leur chef, qui affichait un sourire jusqu’à ses oreilles.

-Je te l’avais dis que tu allais le regretter, gam…

Le Borgne fut interrompu par la lame qui s’enfonça dans son épaule. Sivi avait lancé l’un de ses coutelas.

-Appelle moi encore une fois gamine, et je tranche ce qui fait de toi un homme.

Le pirate arracha l’arme de son épaule et la jeta à terre.

-Espèce de petite peste !

Et il fonça sur elle. Vu l’état de son épaule, elle ne pourrait pas parer son attaque. Il n’était plus qu’à cinq mètres d’elle. Elle n’avait plus qu’une chose à tenter. Quatre mètres. Si ça foirait, elle était foutue. Trois mètres. Mais elle était morte dans tous les cas. Deux mètres. Sivi lança son arme. Son dernier coutelas. S’il ne faisait pas mouche, elle était complètement désarmée.
Au vu de la courte distance qui les séparaient et de la vitesse du Borgne, il n’eut qu’un court laps de temps pour parer ou esquiver le coutelas. Trop court pour lui. Sivi put lire l’expression de surprise qui le saisit lorsque la lame quitta la main de la combattante pour se diriger droit sur lui. Elle lut la peur sur son visage lorsqu’il comprit qu’il était fichu. Le capitaine pirate s’étala de tout son long au pied de la jeune femme, le crâne transpercé.
Les hommes du perdant se figèrent dans un silence pesant et Sivi attendit sagement sa sentence. Lequel d’entre eux allait prendre la place de capitaine ?
L’un des bandits s’écarta du groupe et pointa son pistolet vers Sivi, qui le regarda froidement. C’était donc lui qui allait ôter sa vie.

-Tu vas payer, petite garce !

Le coup de feu retentit et Sivi sursauta. Ce n’est pas elle qui s’écroula au sol. Tous les pirates s’agitèrent alors que leur camarade se vidait de son sang dans le sable. Sivi de son côté, leva les yeux vers les rochers et vit une silhouette les dévaler. Elle plissa les yeux et un sourire s’afficha sur son visage. Rose !

Alaric tira à nouveau et un nouvel ennemi s’écroula. Ces deux femmes étaient complètement folles. Le sang froid avec lequel Sivi avait lancé son arme, alors que son adversaire était sur le point de la trancher en deux…Et Rose, qui s’était ensuite jetée dans la mêlée sans réfléchir. Chacun de ses tirs faisait mouche et un petit groupe de pirate se détacha de la mêlée pour escalader les rochers, décidés à mettre fin au carnage du chasseur de prime. Alaric déposa calmement son fusil, saisit l’un de ses pistolets et son fouet. Il allait pouvoir s’amuser un peu.

Rose éventra un pirate, tira dans le crâne d’un deuxième et planta sa lame en travers de la gorge d’un troisième avant de rejoindre Sivi, qui venait de ramasser l’un de ses coutelas.

-Qu’est ce qui t’as retenue ? Lança la jeune femme.

-Je ne voulais pas déranger ton duel, rétorqua Rose.

Sivi sourit et leva une petite bouteille au niveau de ses yeux.

-Le chef de la bande l’avait sur lui. Je pensais que ça pourrait t’intéresser.

Rose abattit nonchalamment un pirate et étudia la trouvaille de son amie. Une liasse de feuilles était pliée dans le récipient. Le journal de bord ! Compris Rose. Elles avaient réussi ! Il ne restait plus qu’à se débarrasser des roublards et le tour était joué !

Au fond de l’une des cellules dans lesquels étaient enfermés les otages des pirates, un petit garçon vivait un moment qu’il n’oublierait jamais. Accroché aux barreaux, il observait, bouche bée, le combat qui se déroulait sous ses yeux. Il ne savait pas ce qui était le plus impressionnant. Que trois personnes tiennent tête à une bande entière de brigands ? Que deux d’entre elles soient des femmes ? Ou qu’elles se battent avec un immense sourire aux lèvres ? Les deux femmes virevoltaient entre les pirates tranchant leur chair et les transperçant de balles. Le garçon leva les yeux vers les rochers. L’homme qui les accompagnait n’était pas en reste. Un pistolet dans une main, un fouet dans l’autre, il balayait sans soucis ses adversaires. Il crut même l’entendre rire.
Bientôt, le calme s’abattit et le jeune adolescent comprit qu’il était sauvé.

Alaric grimpa sur son cheval, en travers duquel était attaché le cadavre du Borgne.

-Vous êtes sûres que vous ne voulez pas m’accompagnez, les filles ? Vous méritez autant que moi la récompense. Surtout toi, Sivi.

-Nous ne sommes pas des chasseuses de prime, répondit Sivi en caressant le cheval d’Alaric. « Profitez bien de la récompense ! ».

Alaric salua les deux femmes avant de talonner sa monture, quittant le village de Braya. Pendant que Sivi faisait signe à Alaric, Rose observa les pages du journal de bords qu’elles avaient récupérées. Elle avait hâte de les parcourir et de les montrer au Roi.

-On s’en est pas trop mal tirées non ? Lança Sivi.

Rose observa l’épaule bandée de son amie. Elle avait failli perdre son bras.

-Cette fois-ci, tout l’honneur te revient.

Sivi sourit de toutes ses dents.

-Je devrais peut être devenir Capitaine moi aussi.

Rose éclata de rire et répondit :

-Hors de question, tu serais une bien trop grande rivale !