Bouteille à la mer : Partie 1

-Sivi, arrête ! S’agaça Rose, alors que son amie agitait frénétiquement sa jambe droite, assise sur un banc dans la grande salle d’attente du palais.

-J’y peux rien ! On va rencontrer le Roi, t’es pas tendue toi ? Rétorqua la jeune femme au bandana vert.

-Bien sûr que si, lança Rose en croisant les bras, tout en faisant les cents pas. Mais tu me stresses encore plus à t’agiter.

-Dis-celle qui vient de marcher dix kilomètres à tourner en rond, marmonna Sivi entre ses dents.

La grande porte de la salle du trône s’ouvrit soudainement et un jeune page entra, avant de s’incliner bien bas.

-Mademoiselle Milès, Mademoiselle Sivi, le Roi vous attend.

Sivi sauta sur ses pieds et Rose sentit ses jambes flageoler. C’était le moment de la grande requête. Depuis les événements de l’île des brumes, les deux jeunes femmes étaient devenues célèbres et elles avaient même eu l’occasion de conter leurs exploits auprès du Prince Ocarius. Elles étaient sûres que désormais, le Roi Ulrich ne refuserait pas leur demande. Rose entra dans la salle du trône, résolue. Elle convaincrait le Roi de leur construire un navire et de les aider à traverser le grand océan. Elle découvrirait la terre natale des humains.
Leurs pas résonnèrent alors qu’elles s’avançaient dans le hall royal et une fois au pied du trône, les deux jeunes femmes mirent un genou à terre, les yeux rivés au sol.

-Relevez-vous, Capitaine Milès. Vous aussi, jeune Sivi.

Les deux femmes obtempérèrent et fixèrent le roi avec curiosité. Ulrich était très âgé et le poids des années pesait sur ses épaules. Ses longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules et ses yeux d’un bleu très clair étaient emplis de bonté. Assis sur un petit trône, à côté de celui de son père, Ocarius observait les deux amies avec curiosité. Le Roi sourit :

-Que puis-je fais pour les deux plus grandes aventurières du Royaume ? Demanda t-il.

-Merci de nous recevoir votre Majesté, commença Rose. « Nous avons une requête à formuler. Sivi et moi aimerions traverser l’Océan et nous sommes venues demander votre support. Il nous faudrait un navire, de quoi engager un équipa…

Rose s’arrêta, alors que le roi secouait négativement la tête, un air triste sur le visage.

-Je ne peux pas permettre une nouvelle expédition, annonça t-il. Combien de braves capitaines tel que vous ont perdu la vie en tentant de retrouver notre terre natale ? Vous êtes jeune et enthousiaste, Rose et je le comprend très bien. Mais je ne désire pas avoir votre mort sur ma conscience.

-Mais je sais qu’on peux le faire ! S’énerva Rose en faisant un pas en avant. Des gardes, jusque là tapis dans l’ombre s’avancèrent mais Ocarius leva une main, les incitant à rester sur place. Ulrich, quant à lui, parla d’une voix calme.

-Je ne vous laisserais pas partir. Sauf si vous m’apportez une preuve que votre voyage présente des chances de succès.

Rose se figea. Une preuve ? Quel genre de preuve ? Comment pouvait-elle prouver qu’elle réussirait ? Sivi tira sur le bras de son amie, qui revint à la réalité. Le Roi venait de se lever, signalant que l’audience était terminée. Les deux femmes s’inclinèrent bien bas et quittèrent la salle du trône, déçues.
Rose poussa un petit cri de frustration en déboulant dans la salle d’attente, tandis que Sivi affichait une mine boudeuse.

-C’est injuste ! Lâcha Rose. Je suis sûre qu’on peut réussir, mais sans le soutien du Roi, on n’arrivera à rien !

La jeune femme lança une série de juron et un toussotement derrière elle la fit sursauter.

-Capitaine Milés…

Rose se retourna pour se retrouver nez à nez avec Ocarius et elle s’empourpra, gênée d’avoir utilisé un tel langage devant un membre de la famille royale.

-Prince Ocarius ? S’étonna t-elle.

-N’en veuillez pas trop à mon père. Mon oncle a disparu en mer après avoir tenté de traverser l’océan. Il est normal qu’il refuse de laisser quiconque d’autre partir.

-Je suis désolée pour votre oncle. Mais rien ne me fera changer d’avis.

Ocarius sourit et parla à voix basse :

-Je vous crois. Et sachez que je crois également en vos chances. Il ne vous reste qu’à trouver une preuve pour convaincre le roi. J’ai entendu dire que des pêcheurs au village de Braya avaient retrouvé sur la plage une bouteille, avec à l’intérieur, le journal de bord de l’un des navires qui a tenté la traversée. Ce n’est peut-être qu’une rumeur, mais posséder ce journal serait un atout de poids pour le voyage…
Le cœur de Rose s’emballa. Un journal de bord ? C’était la première fois que quelque chose revenait du Grand Océan. Elle devait mettre la main dessus.

-Merci, mon Prince, s’inclina Rose. Nous nous mettons de ce pas en route pour Braya.
Ocarius hocha la tête et enchaîna :

-Je vais mettre des chevaux à votre disposition. Revenez dès que vous aurez trouvé le journal.

-Des chevaux ? S’inquiéta Rose, devenue blanche comme un linge.

Sivi de son côté, éclata de rire.

Rose était droite comme un piquet et tenait fermement ses rênes, pas du tout rassurée. Sivi chevauchait à ses côtés, aussi à l’aise sur selle que dans les gréements d’un navire.

-Je suis un marin, parbleu, marmonna Rose. Mon séant n’a rien à faire sur une selle.

-Si je peux me permettre, Rose, commença Sivi en observant le beau ciel bleu, là où tu veux que ton séant aille ne m’intéresse absolument pas.

Rose foudroya son amie du regard et manqua de tomber de son cheval alors que l’animal faisait un pas de côté pour esquiver un pavé qui ressortait de la route.
Elles avaient quitté le palais le matin même pour se rendre à Braya. Le village n’était qu’à une bonne journée de cheval et était proche des grands axes. Les deux jeunes femmes ne devraient donc pas rencontrer de problème sur la route, le continent pouvant se montrer dangereux si l’on quittait la voie. L’Archange Elfrind avait beau avoir enfermé la majorité des monstres dans la forêt d’Héllébore, certains erraient toujours sur les terres.
Rose remarqua soudain un groupe de soldats qui avançait à leur rencontre. Probablement une patrouille qui veillait à la sécurité des grands axes.
Arrivés à hauteur des deux jeunes femmes, ils stoppèrent et celui qui semblait être le chef lança :

-Deux femmes ne devraient pas voyager seule, surtout par les temps qui courent. Les monstres sont plus actifs que d’habitude.

-Vous ne savez pas qui nous sommes, annonça fièrement Sivi. Rien n’effraie le capitaine Milès et sa fidèle amie, Sivi !

Rose secoua la tête devant les fanfaronnades de son amie, tandis qu’un murmure parcourait la patrouille. Le capitaine inclina la tête.

-C’est un plaisir de vous rencontrer en chaire et en os. Et je pense qu’il est en effet inutile de m’en faire. Bonne route, mesdames.

La patrouille se remit en marche et s’éloigna. Rose regarda son amie qui jubilait sur sa selle. La célébrité lui montait vraiment à la tête.

-Tu as vu leurs têtes ? S’extasia Sivi. Personne ne doute de notre courage et de notre fo… La jeune femme poussa un petit cri lorsqu’un lièvre traversa brusquement la route et Rose éclata de rire.

-Ce lièvre devait être monstrueux pour briser ton courage légendaire !

Le village de Braya. Uniquement composé de cabanes branlantes et de pêcheurs au visage famélique, le patelin ne payait pas de mine. Rose sauta de son cheval et ses bottes s’enfoncèrent dans la boue qui avait remplacé le sentier de terre. Sivi fit de même, sur ses gardes. Les habitants observaient les nouvelles arrivantes avec méfiance et une certaine once de peur. L’ambiance était lourde. Quelque chose clochait dans ce village, pensa Rose. La jeune femme remarqua que les pêcheurs regardaient avec insistance les deux pistolets qui pendaient à sa ceinture.

-Nous ne sommes pas ici pour nous battre, annonça calmement le capitaine Milès dans l’espoir de détendre l’atmosphère. Nous avons entendu qu’une bouteille contenant un journal de bord aurait échoué sur la plage près d’ici. Nous voudrions mettre la main dessus.

-Il n’y a rien pour vous ici. Repartez, conseilla un vieil homme qui s’avança vers les deux amies.

Cela devait être l’ancien du village. Il était maigre et ses vêtements étaient usés.

-On a connu de meilleurs accueils, lança Sivi en époussetant son pantalon beige. Nos informations sont fiables, où se trouve le carnet de bord ?

Rose salua l’aplomb de son amie, qui sembla perturber l’ancien.

-Je ne vois pas de quoi vous parlez. Nous ne sommes qu’une simple communauté de pêcheurs, qui n’aspire qu’à la paix.

Ils leur cachaient quelque chose, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Rose rétorqua :

-Très bien. Mais vous avez bien une auberge où nous pourrions nous reposer avant de repartir ?

L’ancien hésita. Il était clair qu’il ne voulait pas qu’elle reste plus longtemps que prévu. Avant qu’il ne réponde, Sivi pointa du doigt un bâtiment sur lequel figurait l’inscription « auberge » au dessus de la porte. Même s’il manquait le « b » et le « g ».

-Regarde Rose ! C’est parfait !

Son amie sourit et tira son cheval derrière elle, soutenant les regards noirs lancés par les pêcheurs. Elles découvriraient ce qui se tramait ici.

Rose soupira de soulagement lorsqu’elle retira ses bottes. Elle avait mal partout après une journée passée en selle. Sivi se laissa tomber sur le lit miteux de l’auberge et fit la grimace.

-J’aurais encore préféré dormir dehors.

-On doit rester dans le village pour en apprendre plus, répondit Rose, bien que du même avis. Ces villageois ont peur. Et pas de nous.

Sivi soupira. L’inconfort ne la dérangeait pas plus que ça, mais devoir subir l’air sombre des pêcheurs la déprimait. Elle bondit sur ses pieds et lança à Rose :

-Je vais boire une bière en bas, pour essayer d’avoir quelques infos. Tu viens ?

Rose s’étendit sur le lit et fit signe à Sivi d’y aller seule, ses courbatures et sa fatigue l’ayant vaincue.
C’est donc seule que Sivi dévala l’escalier grinçant qui menait à la salle principale de l’auberge miteuse. Il n’y avait que deux clients dans la pièce, qui chuchotaient une bière à la main. Derrière le comptoir, un vieil aubergiste frottait contre son tablier sale, un bock qu’il venait de nettoyer.
Sivi s’accouda au bar, le nez plissé à cause de l’odeur ambiante. Le vieil homme se contenta de la fixer sans rien dire avant de ranger le bock.

-C’est possible d’avoir une bière ? Demanda Sivi en battant des cils.

L’aubergiste saisit une chope, la remplit et la claqua contre le bar, éclaboussant le comptoir de toutes parts. Sivi fit la moue. « Ne prenez pas vos vacances à Braya », marmonna t-elle entre ses dents. Elle tenta tout de même de lancer la conversation.

-Votre auberge est toujours aussi vide ?

-Ouais.

Bref, simple et précis.

-Étonnant, votre jovialité devrait pourtant attirer tout le royaume !

-Ouais.

Sivi soupira. Mais où diable était-elle tombée ? Elle but une gorgée de bière et la porte de l’auberge s’ouvrir à la volée. Le propriétaire se figea et les deux clients arrêtèrent de chuchoter. Sivi jeta un regard par dessus son épaule et aperçut quatre hommes dans l’embrasure de la porte. Ils étaient tous armés et l’un d’eux avait même un vieux mousquet placé entre ses omoplates.

-Eh bien Gus ! Tu as beaucoup de clients aujourd’hui ! Lança l’un des hommes en riant avec ses camarades.

Le dénommé Gus s’empressa de remplir quatre chopes et Sivi vit ses mains trembler.

-Je ne savais pas qu’il y avait d’aussi jolies femmes dans ce village ringard, s’amusa le premier homme en s’accoudant au bar, près de Sivi. La jeune femme le dévisagea et rétorqua :

-Par contre toi, tu te fonds parfaitement dans le décor.

Les camarades du bandit éclatèrent de rire et l’homme sourit, révélant ses dents jaunies.

-Tu as du répondant, j’aime ça, lança t-il en mettant une main sur les fesse de la jeune femme. Sivi prit calmement une gorgée de bière, avant de dire :

-Tu as deux secondes pour retirer ta main.

-Vraiment ? Sinon qu…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Sivi saisit son poignet et le tordit violemment, avant d’attraper la tignasse de l’homme pour écraser sa tête contre le comptoir, lui brisant le nez. Elle le rejeta ensuite en arrière et le bandit s’écroula au sol. Ses camarades tendirent leurs mains vers leurs armes mais Sivi fut plus rapide. Elle dégaina son long coutelas et cracha :

-Le première qui dégaine, se retrouve avec une lame entre les deux yeux.

Les brigands se figèrent, nettement moins sûre d’eux. Sivi sourit. Elle les tenait. Elle sentit soudain un contact froid contre sa nuque et entendit un clic reconnaissable entre mille. L’aubergiste avait sortit un pistolet de sous le comptoir et tenait la jeune femme en joue.

-Et merde.

Rose ouvrit les yeux, affalée en travers du lit. Elle s’était endormie. Encore ensommeillée, elle se redressa et chercha Sivi du regard. Elle n’était pas encore revenue. Se sentant un peu mieux, la jeune femme renfila ses bottes, reboutonna sa chemise et plaça ses deux pistolets en travers de sa ceinture.
Sivi devait avoir réussi à obtenir quelques informations, pensa Rose avant de quitter la chambre.
Elle dévala les marches et débarqua dans la grande salle. Il n’y avait que deux clients en plus de l’aubergiste. Sivi n’était nulle part.
Inquiète, Rose se dirigea vers le bar.

-Excusez-moi, vous savez où est partie ma partenaire ?

-Non, se contenta de répondre l’aubergiste.

C’est là que Rose remarqua une trace de sang sur le comptoir. Elle baissa les yeux et remarqua d’autres gouttes qui maculaient le sol. Quelqu’un s’était battu et avait été blessé. Ayant un très mauvais pré-sentiment, Rose foudroya l’aubergiste et parla d’une voix froide.

-Que s’est-il passé ici ?

-J’sais pas.

Il se foutait d’elle. Vive comme l’éclair, Rose dégaina l’un de ses pistolets et le colla sous le nez de l’aubergiste.

-Je ne répéterais pas ma question.

Rose entendit la porte s’ouvrir derrière elle et une voix calme s’éleva :

-Votre amie a été capturée par la bande du pirate Le Borgne. Vous allez avoir besoin d’aide pour la récupérer, capitaine Milès.

Rose se retourna et découvrit le visage de l’inconnu. Mal rasé, de longs cheveux noirs et des yeux foncés, l’homme était très charismatique. Un chapeau aux larges bords et à la calotte haute trônait sur son crâne. Sa veste en daim était maculée de poussière et deux sangles couvertes de munitions se croisait contre sa poitrine. Il avait deux pistolets à sa ceinture et un mousquet entre les épaules.

-Et vous-êtes ? Demanda sombrement Rose.

-Alaric Campbell, chasseur de prime.